LA VOIX DES PERES
CONDITION PATERNELLE ET PROTECTION DE L’ENFANCE DE L’ISERE
Journal Bimensuel n° 003 NOVEMBRE-DECEMBRE 2002                     Gratuit tiré à 1500 exemplaires
La seule association dans le domaine familial à représenter la parole des hommes sur l’Isère

EDITORIAL
Mais quelle place veulent les pères ?
Le recensement de 1999 a dénombré dix millions de familles avec enfants habitant en métropole : 1 famille sur 5 est un foyer monoparental, ce qui concerne 3 millions d’enfants sur 15 millions. Parmi ces enfants, 88% vivent avec leur mère. En effet, dans 85% des divorces, la garde des enfants est confiée à la mère.
Entre 30 et 44 ans, 1 mère sur 9 élève seule son ou ses enfants.[1]

82% des demandes de divorce sont à l’initiative des femmes. Elles demandent le droit d’aimer un autre homme, de rester vivre dans l’ex appartement conjugal, de garder auprès d’elles leurs enfants, de bénéficier du soutien matériel et financier de leur ex mari. Elles se sont affirmées. Et la justice les place en avant en renforçant leur autorité parentale.
Et qu’ont pu répondre les pères ?
Ils ont été condamnés à quitter le foyer. Ils ont subi les reproches de tous pour n’avoir pas su réagir à temps et empêcher la crise conjugale : on a voulu les couvrir de honte. Alors les pères ont tenu à se racheter, ils ont composé, ils ont négocié, ils ont cédé surtout, pour se conformer à la société qui leur imposait sa loi.
C’est une façon de demander l’approbation des juges à leur résignation, comme ils ont pu demander l'approbation de leurs épouses, et avant cela à leurs mères dans leur propre enfance.
Le divorce serait la vraie chance des pères pour oser affirmer leurs choix et leurs désirs. Hélas, ils se sont vite fait remettre à « leur place » par des jugements systématiquement en faveur de leurs femmes !
Alors on constate que les pères sont contraints de renoncer finalement à leurs devoirs et à leurs prérogatives. Les enfants sont les premières victimes de cette éviction, qui se perpétue de génération en génération parce que nos mères et nos pères nous ont imposé leur vision maternante de leur société.

Il est urgent que la loi de mars 2002 sur le principe de la co-parentalité soit enfin appliquée partout en France : c’est maintenant à nous les pères de nous affirmer et de défendre notre place légitime. De telle sorte que les pères redeviennent effectivement présents au quotidien et répondent aux attentes de leurs enfants angoissés, afin qu’eux puissent bâtir leur avenir avec plus de sérénité et de respect. Nous faire respecter c’est leur ouvrir cette voie

[1] INSEE N° 789 - juillet 2001
 

Le magistrat Alain BRUEL, Président du Tribunal pour enfants de Paris rapporte : « soutenir la paternité est une question politique et existentielle de toute première importance. » [2]
La famille évolue et ce n'est pas pour autant un drame. Certains chiffres, en revanche, sont préoccupants : après 5 ans de séparation, 1 père sur 3 ne voit plus ses enfants. Et dans des fractions de plus en plus croissantes de la population, les pères ont de plus en plus de difficultés à assumer leur rôle. Le chômage et la précarité contribuent à affaiblir encore plus la fonction paternelle. Les pères ainsi fragilisés n'assurent plus le lien social indispensable qui permet à leur enfant de trouver sa "juste" place. Cela est vrai dans toutes les couches de la société. L'enfant abandonné précocement au tourbillon des influences extérieures- notamment celle des copains, avec pour substituts extrêmes la drogue et les sectes se raccroche aux faux repères de notre monde moderne : posséder au lieu d'être.

« En cas de séparation conjugale, l'intervention du juge est vécue comme une violence faite à l'intimité familiale, et "le droit de garde" accordé presque systématiquement à la mère une disqualification a priori du père, dont la révolte culturelle consiste alors à se mettre en retrait. L'accusation de démission généralement portée n'est pas appropriée : si l'on fait la part des abandons véritables et de l'effacement conformiste ou tactique, les attitudes masculines de retrait  relèvent moins d'un choix délibéré que du sentiment de ne pas être reconnu et d'une tendance à prendre ses distances en situation de difficulté narcissique. Les parents qui souhaitent développer chez leurs enfants le goût d'un projet de vie marqué de sceau de la stabilité, de la continuité, de l'approfondissement progressif voient leur parole quotidiennement invalidée par l'idéal d'adaptabilité permanente qui imprègne notre époque. Il est probable qu'une telle exigence génère l'anxiété, la difficulté à concevoir l'avenir dont souffrent tant de jeunes adolescents.
L'individu ne se sent plus responsable de la création et du maintien du lien social. Il en renvoie la construction à l'école, à la justice et à l'Etat.
On assiste dans les dernières décennies à un effondrement de la représentation de la société, à une crise des significations imaginaires sociales qui ne fournissent plus aux individus les normes, valeurs, repères et motivations leur permettant de se maintenir dans un équilibre viable. Le citoyen se sent désorienté dans cette construction qui ne lui propose aucun appui, aucun relais mobilisateur.

La recherche de repères que la loi ne fournit plus au Juge aux Affaires Familiales, le conduit à se référer à des modèles plus qu'à des principes. La prise en compte de ce que les experts lui présentent comme la bonne conduite parentale ne l'empêche d'ailleurs pas d'entériner des situations résultant du fait accompli quand elles paraissent favorables à l'intérêt de l'enfant identifié à la stabilité de son mode de vie. Il donne ainsi à croire que les pires comportements parentaux peuvent assurer à leur auteur des avantages définitifs, au mépris du respect des engagements et de la sécurité des liens de droit.a ce jeu de la manipulation, les pères sont rarement gagnants. On peut se demander dans quelle mesure le droit et la jurisprudence sont réellement capables de faire échec à l'appropriation totale de l'enfant par l'un des parents. Aimer ce n'est pas forcément épanouir.»
[2] Quel avenir pour la paternité ? Alain BRUEL, éditions Syros (1998)
 

Christian JACOB, ministre délégué à la Famille « Le gouvernement va maintenir le divorce pour faute et reprendre en 2003 la réforme du divorce votée sous la précédente législature. »

Le Professeur Fanco FORNARI, psychanalyste
«Le code paternel revient en quelque sorte à purger en permanence le code maternel de ses excès potentiels : dans le code maternel, est défendu l'appartenance, l'attention aux besoins de l'enfant, la priorité du principe de plaisir, la dépendance. Tandis que dans le code paternel, est mis en avant la nécessité d'une séparation, la reconnaissance des capacités de l’enfant, le principe de réalité, l'autonomie de l’enfant..»

Syndicat de la magistrature, et Union syndicale des magistrats de l'Institut de l'enfance et de la famille, colloque « Attribution de la garde et/ou gestion de la séparation »,1984. Paul Elkaïm :
« C'est au travers de l'épreuve du divorce que de plus en plus d'hommes ont pris conscience de l'abaissement de la paternité dans notre société. Le père est seul, de solitude physique et aussi de solitude morale. Car les agents constitutionnels ligués le mettent à l'écart, et l'en rendent coupable pour qu'il ne tente pas de résister. Il apprend que vouloir continuer à remplir son rôle de père passe par une prétention exorbitante qu'il ne saurait maintenir sans paraître poussé par le désir de nuire à la mère. »

Me Jean-Pierre CUNY , avocat à Versailles, titulaire du Certificat de Spécialité en Droit des Personnes, Praticien du Droit de la Famille, Ancien Membre du Conseil de l'Ordre du Barreau de Versailles, « un enfant a droit à ses deux parents, même séparés, et a besoin de chacun d'eux pour s'épanouir. Il faut promouvoir la résidence partagée pour l'enfant, le divorce par consentement mutuel et une réelle égalité parentale père / mère devant les tribunaux, face à la discrimination judiciaire et sociale dont font l'objet les pères. »

Irène THERY, Penser la filiation, Sciences humaines N° 101, janvier 2000 : « il faut savoir que dans la majorité des cas, le parent qui n'a pas la garde de l'enfant disparaît de sa vie, ce qui, n'efface pas le sentiment d'appartenance : les enfants de parents séparés parlent de leur "vrai père" pour désigner celui qui les a engendrés, et il n'est pas rare qu'ils cherchent désespérément à renouer les liens avec lui après des années d'absence".

Agence France Presse, septembre 2002 : Depuis 20 ans, les Européens divorcent de plus en plus, le nombre de divorces a augmenté de 40% entre 1980 et 2001. C'est en Belgique que les couples ont le plus divorcé en 2001 , et les plus faibles taux sont en Italie et en Irlande en 2000.

LE LIVRE DU MOIS
QUEL AVENIR SUR LA PATERNITE ?
De ALAIN BRUEL
Président du Tribunal pour Enfants de PARIS , aux éditions Syros (1998).

FORUM sur INTERNET
Propos extraits d’un forum de discussions sur INTERNET ouvert par des parents séparés ou divorcés :
Pour Philippe, divorcé, père d’une petite fille : « J'ai le sentiment d'avoir davantage ce côté maternel que ne l'a sa maman. Dès sa naissance je l'ai très souvent assumé tout seul
Alors oui, je me suis battu pour avoir la garde de ma petite fille, et finalement la solution a été la garde alternée, ce qui me permet de la voir (et non de l'avoir) au moins la moitié du temps. Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu et c'est probablement le mieux pour l'enfant. Maintenant, elle s'est bien faite à l'idée d'avoir une maison chez papa, une maison chez maman et semble s'y complaire. »

Karine, séparée, mère de deux enfants : « L'amour d'un père, pour ses enfants, c'est « l'éducation, l'autorité, la fierté d'avoir eu deux fils... et la complicité, l'envie et la joie d'être en leur présence. Je comprends bien que je ne peux pas comparer l'amour maternel et paternel. Pour moi, il y a un gouffre. »

Stéphanie, divorcée, mère de quatre enfants : « Dans énormément de familles toute l'organisation repose sur la femme, l'homme se chargeant d'un rôle d'appoint, d'adjoint. C'est l'inverse pour les finances, où l'homme reste souvent pourvoyeur principal. Je ne crois pas trop que cela s'arrange au fil du temps, sauf exception. Et les enfants eux-mêmes finissent par se trouver "chez eux" chez maman, et moins chercher à voir cet étranger qu'est devenu papa. Je ne mets pas de connotations morales, mais ce sont des faits statistiques. »
Franck, séparé, père de 2 enfants : « C'est de plus en plus discutable, de nombreux pères de notre génération se sont investis dans le quotidien des enfants. Les rôles ne sont pas totalement inversibles, mais lorsque tu écris en substance que l'homme est là pour ramener les pépètes et la femme pour torcher les gamins tu te trompes de génération, d'ailleurs aujourd'hui beaucoup de femmes ont des situations professionnelles meilleures que leurs maris et comptent bien sur le papa pour aller chercher les enfants à l'école. »
Julie, divorcée, mère de deux enfants : « Comme j'aimerais me tromper de génération....Mais autour de moi les pères vraiment impliqués sont rares (certes ils sont plus présents que les grands-pères...). Mais je souhaite que cela se développe, car on demande quand même aux femmes d'assurer sur tous les tableaux (rares sont les femmes aujourd'hui à qui le divorce "rapporte" une prestation compensatoire...). Le phénomène "nouveau-pères" est malheureusement court-circuité par le phénomène "instabilité-mobilité professionnelle" qui fait que les parents séparés ne restent pas forcément sur le même lieu de vie, et renforce la perte des liens avec le père, généralement. Heureusement certains papas commencent à vraiment assurer et c'est bien. »
Denis, divorcé, père de deux enfants :
« Pour ma part, je regrette de ne pas m'être battu pour avoir la garde de mes enfants : quand je les ramène chez leur mère cela me fait mal. D'un commun accord je les ai tous les mardis soir en plus d’un week-end sur deux, et depuis la rentrée scolaire je les ai également tous les mercredis car j'avais beaucoup d'heures supplémentaires à récupérer. Et quand je les ai on voit qu'ils sont heureux et plus calmes. »